HARUMI KLOSSOWSKA DE ROLA : « IL N'Y A RIEN DE PLUS BEAU QU'UN OBJET QUI TRAVERSE LE TEMPS »

L'oeuvre de Harumi Klossowska de Rola transcende la faune et la flore, et vise à recréer un lien entre mondes humain et animal. La créatrice revient sur son parcours et ses inspirations alors que paraît sa nouvelle collection de bijoux.


- RÉALISÉ POUR T MAGAZINE -


Harumi Klossowska de Rola, Défilé Chanel, Haute couture, collection printemps-été 2018 ©Getty Images

Ses bijoux sont décrits comme de véritables œuvres sculpturales. Fille du peintre figuratif Balthus, Harumi Klosswoska de Rola use de ses gènes d’artiste pour sublimer l’art de la joaillerie. Entre ses bagues à tête de guépard, d’aigle ou d’éléphant, ses pendentifs représentant des crânes de singe ou des dragons, ses créations se portent autant qu’elles s’exposent, en se parant de détails singuliers et de matériaux rares. L’or en favori, comme en témoigne sa nouvelle collection imaginée avec la Maison Goossens. Une collaboration rendant hommage à la beauté puissante et pourtant si précieuse du lion et du serpent. Nature tout en élégance, à l’instar de celle environnant le Grand Chalet de Rossinière, en Suisse. Dans cette maison familiale, devenue bien culturel national, l’artiste joaillière se raconte dans son atelier, entourée de ses chiens, son serval et ses projets.

Harumi x Goossens ©Courtesy of Maison Goossens

Votre père, Balthus, et ses parents étaient peintres, votre mère, Setsuko Ideta, aussi. Très tôt, vous décidez de vous lancer dans une carrière artistique en optant pour la confection de bijoux plutôt que pour la peinture. Pourquoi?

- J’ai toujours été très manuelle et attirée par les objets. Enfant, j’avais pour habitude de me promener dans les jardins, de ramasser les pierres et les cailloux, de les mettre ensemble. Ma passion pour les bijoux a émergé de cette volonté d’en faire des objets qui pourraient avoir une vie par eux-mêmes.

A 18 ans, vous devenez la stagiaire de John Galliano. Quels souvenirs gardez-vous de cette première expérience dans la mode?

- A cette époque, je défilais pour Hanae Mori. Mais c’était exceptionnel. Donc je cherchais toujours du travail. Là-bas, j’ai su que la maison John Galliano proposait un stage. J’ai postulé, l’ai obtenu, puis suis devenue assistante presse peu après. John Galliano m’a beaucoup inspirée dans sa manière de travailler : ses connaissances, son rapport au tissu et surtout sa volonté de raconter une histoire à travers ses créations.

A 25 ans, aidée de François Curiel, directeur de Christie’s, vous lancez votre première collection de bijoux. Avec un tel nom de famille, les attentes peuvent être plus importantes qu’avec un patronyme ordinaire. Cela vous a-t-il fait peur?

- A vrai dire, je n’y ai pas vraiment pensé. Parce que contrairement à ma famille, je ne suis pas peintre. On ne pouvait donc pas m’attendre au tournant car je proposais de la nouveauté. Et à la base, je n’étais que dans une recherche de couleurs. J’ai commencé par de la passementerie chinoise, découverte dans le tiroir de ma mère. Je me suis dit que cela pouvait être intéressant de les allier à des pierres semi-précieuses. François Curiel est arrivé et m’a proposé d’en faire une collection. Je me suis dit : « Pourquoi pas ? » Simplement.

Votre père est d’origine polonaise et votre mère japonaise. Vous avez passé la majorité de votre enfance en Suisse, mais aussi vos premières années en Italie. De quelle manière transposez-vous toutes ces cultures contrastées dans votre processus créatif?

- Je me suis toujours sentie extrêmement proche de l’Italie. D’où le style, parfois, de mes créations. En même temps, ma mère m’a parlé en japonais toute mon enfance, ce qui m’a permis de m’initier à la calligraphie japonaise. Ça m’aide aujourd’hui dans mes dessins. La littérature russe, induite par les origines de mon père, me passionnait également. La nature que l’on trouve en Suisse a aussi un impact dans mon travail, mes inspirations et mes principes. Je me sers de cette mixité pour offrir quelque chose d’unique.

La coulée à la cire perdue et le martelage manuel en relief inversé sont certaines des nombreuses techniques artisanales que vous utilisez. Est-ce une manière de mettre en avant les métiers d’art, dans une société toujours plus encline au numérique?

- C’est très important pour moi car le savoir-faire se perd. Il y a de moins en moins d’artisans qui ont la patience de réaliser ces techniques. A travers mes créations, j’espère pouvoir les faire perdurer. Ce qui compte pour moi, c’est l’histoire derrière la matière. Il n’y a rien de plus émouvant que les traces des mains, avec leurs imperfections.


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Bague Harumi x Goossens ©Courtesy of Maison Goossens

Ce qui marque aussi votre griffe, ce sont vos choix de pierres et de matières. On y trouve du saphir, du bois pétrifié, du bronze. Des ornements fragiles habillant paradoxalement des animaux totems souvent féroces…

- Pour moi, il n’y a pas d’animaux féroces. Je dirais plutôt qu’ils sont sauvages. Tant dans leur regard que dans leurs mouvements. Et c’est toute leur beauté. Ce qui m’importe, c’est de recréer un lien entre les humains et les animaux. De sensibiliser en leur faveur car ils sont l'intermédiaire entre nous et cette nature si importante que l’homme ne cesse d’abîmer.


Vous avez vécu la majorité de votre enfance dans ce Grand Chalet, à Rossinière. Un lieu lourd de sens puisque, à côté des bons souvenirs, c’est aussi ici qu’en 2001, votre père, Balthus, vous quittait. Pourtant aujourd’hui vous y vivez toujours, avec votre mari, Benoît Peverelli, vos deux enfants, votre mère et votre demi-frère. Pourquoi avoir fait ce choix?

- Ce qui était important pour Benoît et moi, c’était d’élever nos enfants à la campagne. Comme j’avais cette maison en Suisse, avec la nature environnante très inspiratrice, cela nous a paru comme une évidence.

Balthasar (Balthus) Klossowski de Rola (gauche) Harumi Klossowksa de Rola (droite) ©Getty Images

Vous utilisez très souvent du bronze. Une matière connue pour sa patine qui se modifie, évolue avec les années… Quel est d’ailleurs votre rapport au temps qui passe?

- A mon sens, il n’y a rien de plus beau qu’un objet qui traverse le temps. Cette attention à la temporalité vient d’un concept japonais auquel je suis particulièrement attachée, le wabi sabi. Lequel prête une disposition spirituelle à l’usure naturelle des choses. Ça me touche profondément.


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Le joaillier Robert Goossens était également connu pour les objets décoratifs et les sculptures qu’il confectionnait. Vos bijoux sont souvent décrits comme des œuvres sculpturales. Est-ce cette passion pour les beaux objets qui vous ont réunis dans cette nouvelle collection?

- Absolument. En ajoutant l’admiration que je portais à ma belle-sœur Loulou de la Falaise, qui a beaucoup travaillé avec Robert Goossens. Ce qui a construit chez moi un lien affectif avec cette maison qui est l’une des rares à maintenir ce respect pour le travail fait à la main, avec, en première ligne, la beauté de l’imperfection.



« Harumi x Goossens »

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